Si vous voulez savoir comment, un jour, un cerf est devenu tout blanc... (Ecrit par Jean-Charles BIREMBAUT)
A cette époque, le meunier livrait lui-même ses clients et, pour ne pas leur déplaire et aussi parce qu’il aimait çà, à chaque arrêt, il acceptait de prendre un verre ou deux et se lançait dans d’interminable discussions qu’il oubliait très vite.
Ce jour-là, après avoir déjà livré le cinquième client, le meunier était encore frais au moins, il le pensait. Alors qu’il traversait la forêt, il vit, près d’un ruisseau, un Grand Cerf doté d’une paire de bois qui lui parut gigantesque. Toujours inquiet d’une possible agression de vagabonds, le meunier avait pris l’habitude d’emmener avec lui son fusil. Rapidement il le chargea, épaula, visa le cerf et enfin tira, faisant s’envolé des milliers d’oiseaux, effrayés par le bruit infernal qui jaillit du canon du fusil.
Il posa le fusil sur ses genoux et observa... plus rien. Le cerf était probablement tombé dans l’herbe haute et devenu invisible. Il s’approcha, mais ne vit rien d’autres que quelques brins d’herbe écrasés, semblant témoigner de la présence récente d’un animal à cet endroit.
Le meunier reprit sa soute, mais il aurait vraiment aimé montrer cette superbe animale à ses clients. Personne n’allait le croire, un Cerf énorme ! Tant pis, ce sera pour une autre fois, se disait-il. Et la journée se poursuivit comme d’habitude.
Le soir, quand il repassa près du ruisseau, il avait encore tellement bu qu’il s’était assoupi, laissant le soin à l’âne Cadichon de ramener la charrette presque vide au moulin. Le cerf était revenu. Quand il le vit, Cadichon se mit à braire, tentant de faire comprendre au grand cerf que son maître endormi était incapable de lui faire le moindre mal.
Semblant comprendre, il s’approcha, puis l’âne lui fit signe de le suivre jusqu’au moulin. Le cerf hésita un peu, renifla le meunier endormi, puis il se mit à suivre l’âne et la charrette.
Arrivé au moulin, le cerf alerté par quelques mouvements paraissant indiquer le réveil du meunier, alla se réfugier dans le moulin dont la porte était grande ouverte. Il n’avait jamais vu ça, à l’intérieur, tout était blanc, et puis il y avait partout, de très gros sacs qui sentaient bon. Il sentait ce que lui, le cerf aimait par-dessus tout quand il en trouvait à certaines période de l’année, au milieu des graines muries par le soleil. Il s’en approcha, puis à l’aide de ses bois, fit un trou dans un sac, puis dans un deuxième, et encore un troisième et un quatrième. Qu’elle était bonne cette poussière blanche qu’il était libre de manger autant qu’il en voulait !
C’est alors que, par la fenêtre, il vit la tête du meunier, puis les cris de ce dernier, furieux de voir sa farine éparpillée partout dans le moulin. Le cerf ne fit ni une ni deux ; il bondit, arrachant au passage un sac accroché au plafond qui finit de le blanchir totalement. Et c’est un cerf tout blanc qui sortit du moulin à ce moment devant les yeux ahuris du meunier et de son âne.
Depuis ce jour,
quand une graine de farine vient se mêler à une graine de biche,
il arrive qu'un jeune faon naisse tout blanc...